Tribune
« Se taire sur l'Afghanistan reviendrait à abandonner les femmes qui demandent la reconnaissance de leur combat »
Dans une tribune au « Monde », des personnalités, parmi lesquelles les présidentes d'ONU Femmes France, Sophie Pouget, et d'Afghanes de France, Chela Noori, appellent à un « sursaut » pour soutenir les Afghanes, à la fois victimes et résistantes, cinq ans après le retour des talibans au pouvoir.
Cinq ans après la prise de Kaboul par les talibans, les Afghanes vivent désormais sous un régime qui a méthodiquement démantelé leurs droits. Et pourtant, les talibans réapparaissent dans certains espaces diplomatiques. Le 23 juin, une délégation de leurs représentants a été reçue à Bruxelles par la Commission européenne, afin de discuter des retours forcés vers un pays où les violations des droits humains sont systématiques, l'Union européenne qualifiant ces échanges de « techniques », sans reconnaissance du régime.
Cette rencontre a été dénoncée par Amnesty International et Human Rights Watch. La Pakistanaise Prix Nobel de la paix Malala Yousafzai a également exprimé sa profonde inquiétude, rappelant que les talibans ont instauré, selon ses mots, un véritable système d'« apartheid de genre ».
Les restrictions imposées par les talibans limitent l'accès des femmes aux services essentiels, accroissent les risques de violence contre elles et aggravent des vulnérabilités déjà profondes. L'Afghanistan est le seul pays au monde à imposer aux filles une interdiction totale de l'école, à partir du secondaire. Le régime taliban interdit aux femmes le travail, dans la plupart des secteurs, de même que l'accès à l'espace public, et leur impose des restrictions extrêmes de mobilité.
Arrestations arbitraires et disparitions forcées, flagellations publiques et électrochocs, peine de mort et lapidation (selon un rapport de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes de 2025), vente d'organes et trafic d'êtres humains, touchent particulièrement les filles afghanes (selon un rapport de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime). Sans compter la censure culturelle et la répression des médias.
Selon l'Organisation des Nations unies (ONU) Femmes, le pays connaît l'un des taux de suicide les plus élevés au monde, avec une hausse marquée chez les jeunes femmes. 68 % d'entre elles décrivent leur santé mentale comme « mauvaise » ou « très mauvaise ». Avec 638 décès maternels pour 100 000 naissances en 2024, l'Afghanistan affiche le taux de mortalité maternelle le plus élevé d'Asie. Près de 5 millions de mères et d'enfants sont menacés par la malnutrition, selon le Programme alimentaire mondial.
Protéger, négocier, alerter
Malgré les interdictions, les Afghanes s'organisent et ne sont pas seulement des victimes. Elles résistent en créant des écoles clandestines, en documentant les violations, en montant des réseaux de solidarité, en écrivant, en témoignant, en manifestant malgré les risques.
Elles sont aussi celles qui protègent la génération grandissant sous un régime où les filles sont invisibilisées et où les garçons n'ont pour modèle qu'un ordre autoritaire et misogyne. Dans les provinces, elles organisent des cours clandestins pour les filles. Dans les camps de déplacés, elles créent des espaces de jeu protégés pour les enfants. Elles maintiennent un lien vital avec la santé, parcourant des kilomètres pour trouver une sage-femme encore en exercice ou obtenir des médicaments essentiels.
Certaines protègent les enfants des mariages forcés, en négociant avec les familles ou en alertant discrètement des ONG, lorsque la situation devient critique. Enfin, elles assurent la diffusion de l'information grâce à des radios émettant d'Afghanistan, comme Radio Begum, ou de pays voisins.
Ces gestes, souvent invisibles, sont des actes de résistance par lesquels les Afghanes protègent leur propre avenir et celui du pays tout entier.
Cinq ans après la prise de Kaboul par les talibans, nous appelons à un sursaut. L'Afghanistan traverse une urgence humanitaire, politique et morale. Se taire aujourd'hui reviendrait à abandonner celles et ceux qui continuent de se battre pour y vivre libres. Surtout les Afghanes, qui demandent la reconnaissance de leur combat.
Parce que nous avons la responsabilité de ne pas détourner le regard, nous appelons à une mobilisation internationale qui, d'une part, conditionne tout dialogue avec les talibans à des garanties concrètes sur les droits des femmes et des filles, et, d'autre part, mène une politique d'accueil et de protection adéquates pour toutes les personnes menacées par les talibans. Nous demandons un soutien effectif à la procédure engagée par la Cour pénale internationale contre des dirigeants talibans et au Mécanisme d'enquête indépendant pour l'Afghanistan créé par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Nous sollicitons un financement du plan de réponse humanitaire de l'ONU pour l'Afghanistan et l'assurance qu'il bénéficie aux femmes, aux filles, ainsi qu'aux personnes les plus vulnérables. Et nous appelons à un soutien renforcé des organisations afghanes dirigées par des femmes.
Signataires
Sophie Pouget, présidente d'ONU Femmes France
Chela Noori, présidente d'Afghanes de France
Hamida Aman, fondatrice de Radio Begum ; Matthieu Arrault, expert en stratégie de partenariat et philanthropie et administrateur d'ONU Femmes France ; Mortaza Behboudi, journaliste et reporter de guerre ; Miren Bengoa, directrice de la Chaîne du Bonheur et membre d'honneur d'ONU Femmes France ; Margaux Benn, grand-reporter au Figaro ; Pascale Bracq, co-fondatrice et membre d'honneur d'ONU Femmes France ; Françoise Brié, présidente de la Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes et de Women Without Violence ; Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l'Égalité ; Thibault Di Maria, directeur de la communication et administrateur d'ONU Femmes France ; Shakiba Dawod, présidente du Cercle Persan ; Dominique Dupuy, présidente de Nayestane ; Gloria Fataki, spécialiste de la coopération internationale et administratrice d'ONU Femmes France ; Bertrand Gallet, Prix Albert-Londres 1985 ; Catherine Giboin, présidente de la Fondation Médecins du Monde et administratrice d'ONU Femmes France ; Tania Gombert, administratrice et vice-présidente Partenariats d'ONU Femmes France ; Carlotta Gradin, ancienne présidente d'ONU Femmes France ; Chekeba Hachemi, présidente de Afghanistan Libre et co-fondatrice de Stand Speak Rise Up! ; Shayda Hessami, fondatrice et directrice générale de Aide Humanitaire et Journalisme ; Françoise Hostalier, présidente du Club France-Afghanistan ; Cynthia Illouz, journaliste et administratrice d'ONU Femmes France ; Fatemeh Jailini, spécialiste des questions de migration et d'inclusion ; Eric Lavertu, administrateur d'Afghanes de France ; Gilles Lazimi, médecin et administrateur d'ONU Femmes France ; Marie Lebrun, activiste et administratrice d'ONU Femmes France ; Lorna Malossane, administratrice d'Ensemble Contre la Peine de Mort ; Carol Mann, présidente de FEMAID ; Alain Mingam, grand-reporter et ex-vice président de Reporters sans frontières ; Béatrice Miscopein, pédopsychiatre et présidente de l'Association Mahoor ; Isabelle Montoya, présidente de Women in International Security Brussels ; Aminata Niakate, présidente d'Ensemble Contre la Peine de Mort ; Delphine O, ancienne ambassadrice au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et administratrice d'ONU Femmes France ; Julie Pasternak, avocate et administratrice d'ONU Femmes France ; David Pélicot, administrateur d'ONU Femmes France ; Jean-Pierre Perrin, journaliste et correspondant de guerre ; Anne-Lise Pierchon, CFO et administratrice d'ONU Femmes France ; Nazir Rahguzar, professeur des Beaux-Arts et directeur artistique de l'Association Mahoor ; Atiq Rahimi, écrivain et réalisateur ; Catherine Reichert, communicante, ancienne vice-présidente et administratrice d'ONU Femmes France ; Laurence Rossignol, sénatrice et vice-présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat ; Inamullah Samoon, cofondateur de la Maison de l'Afghanistan ; Anne Savinel-Barras, présidente d'Amnesty International France ; Dominique Vérien, sénatrice et présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat.
Biographies
Sophie Pouget est experte en droits humains, genre et développement international. Ancienne avocate et directrice de fondation, elle préside aujourd'hui ONU Femmes France.
Chela Noori est présidente et cofondatrice d'Afghanes de France. Née en Afghanistan, interprète, elle porte un engagement humanitaire en faveur des droits des femmes afghanes et des personnes exilées.