Tribune : Vers des villes inclusives, sensibles et agiles

Tribune : Vers des villes inclusives, sensibles et agiles

Tribune : Vers des villes inclusives, sensibles et agiles

La quête de l’égalité à prendre place dans l’espace public, autorisant chacune et chacun à gagner en légitimité, en autonomie, en liberté, passe par un changement de paradigme.  Utopique en effet de se projeter et de construire le monde de demain en perpétuant une vision de l’organisation sociale d’hier. 

 

La dualité socialement construite entre les femmes et les hommes est génératrice d’attitudes, de comportements spécifiques qui sont l’expression de multiples inégalités.  Dans l’espace public par exemple, on observe que les femmes s’occupent, là où les hommes l’occupent. Occuper est un terme offensif, guerrier, qui impose une légitimité. Il suffit de regarder comment les hommes occupent le mobilier urbain.  Ils trônent, rêvent, se prélassent, évaluent, s’ennuient parfois, surveillent souvent. Surtout ! Ils contrôlent l’espace. Les skateparks sont ainsi occupés à 95% par des jeunes hommes et cette domination de l’espace public se reflète même symboliquement à travers les noms de rues, dont seulement 2% sont des noms de femmes[1].

 

S’occuper en revanche est réflexif, il renvoie à soi, s’occuper des autres, des tâches.  Ce verbe pointe que les femmes traversent principalement l’espace dans des fonctions, toutes occupées qu’elles sont à leur charge mentale.  C’est une légitimité concédée jamais acquise et tout écart est bien signifié par des rappels à l’ordre.  Rappels à l’ordre qui n’ont d’ailleurs pas besoin d’être verbalisés tant ils sont intégrés par les femmes elles-mêmes.  Qui verra des femmes seules se prélasser sans occupation, sur un banc ?  Une étude menée par le ministère en charge des Droits des femmes en septembre 2016 a ainsi démontré que 39% des femmes avaient cessé de fréquenter certains lieux publics pour ne pas avoir à affronter des propos ou des comportements sexistes[2].

 

De cette légitimité, les hommes tirent des avantages, que leur regard soit assuré ou non, personne ne remettra en cause leur présence dans l’espace, ils en sont en somme les dépositaires. Ce capital de légitimité est construit dès le plus jeune âge, alors que 75% des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons[3]. Le plus souvent ils se contentent d’user de ce privilège, mais parfois, ils en abusent et revendiquent des droits implicites, donnant lieu à des comportements toxiques, comme le harcèlement par exemple. Cette forme de violence est présente dans toutes les villes, et l’immense majorité des femmes en sont victimes. Dans les transports en commun franciliens, ce sont ainsi 100% des utilisatrices qui ont déjà été victimes de harcèlement sexistes ou d’agressions sexuelles[4].

 

Prenant le poids de l’histoire et du contexte en compte, changer la ville, implique de changer d’approche.  Et pour dé-normer les comportements, il faut dé-normer la ville elle-même. Nous proposons dès lors un changement de cadre qui permet pour nos identités comme pour la ville d’entamer une métamorphose.

 

Tou.te.s urbaines nous devons penser l’avenir de nos villes de façon inclusive, trouver les chemins pour réduire les inégalités spatiales, nous atteler collectivement à bousculer la ville des mieux lotis contre la ville des démunis et les  fermetures engendrées par ces clivages. Considérer le droit à la ville et redéfinir l’hospitalité de la Cité, permettre l’accès pour tou.te.s à la vie urbaine et son idéal.

 

Là où « l’espace contribue à produire et à reproduire matériellement les différences et les dominations de sexes » comme le disent Cécile Gintrac et Matthieu Giroud, il faut oser déconstruire, s’approprier, comparer pour permettre aux villes de se redéployer dans une  approche renouvelée qui fait la part belle aux expériences. Tou.te.s expertes en usages, il s’agit de nous mettre en quête de « fabriques d’espaces », véritables laboratoires d’aménagement favorisant l’émergence et la cohabitation de la diversité, du pluriel, du partage, de l’alliage, et aussi des contradictions.  Laisser émerger des lieux permettant à nos identités de se rencontrer librement, de se multiplier, de se transformer, d’inclure.  Car nous faisons le constat, partout où l’espace le permet déjà, dans certains parcs par exemple ou certains lieux d’expérimentations, friches, que cela donne lieu à des échanges plus fructueux, moins ordonnancés.

 

Le chemin peut être de réveiller en chacun.e de nous les qualités sensibles enfouies. Ecouter, sentir, regarder, toucher, échanger, retrouver les sons, les parfums. Ce peut être aussi s’affirmer dans l’espace et s’arrêter sur un banc parce qu’il fait beau, observer le ciel, s’amuser d’une situation. Retrouver le temps et les rythmes individuels et collectifs.

 

Une ville agile enfin, car l’agilité permet de créer les conditions du possible, de l’ajustement, des frottements, des évolutions permanentes, elle propose de la souplesse face à la rigidité des normes réductrices et créatrices de dominations diverses.

 

C’est penser diversité, plutôt qu’usages exclusifs.  C’est privilégier la flexibilité et la polyvalence des lieux plutôt que de les figer dans des fonctions.  C’est ménager plutôt qu’aménager, favoriser une fertilisation des rues et des espaces, travailler à du mobilier inclusif, à des mobilités renégociées. L’agilité d’un espace c’est lui donner comme dessein d’être appropriable par tou.te.s.

 

ONU Femmes s’inscrit pleinement dans cette démarche transformatrice de la ville à travers l’initiative phare « Des villes sûres et des espaces publics sûrs »[5] qui repose sur un programme mondial sur le même sujet, lancé en 2010 avec la participation d’associations de femmes, d’agences des Nations Unies et plus de 70 partenaires mondiaux et locaux.

 

Cette initiative a un triple objectif. Premièrement, elle vise à éliminer les violences faites aux femmes et aux jeunes filles dans l’espace public. Elle permet par ailleurs de créer les conditions d’autonomisation économique et sociale des femmes. Enfin, un espace public plus sûr dépend également de la configuration politique à l’œuvre. Dans ce cadre, ONU Femmes promeut la participation politique et citoyenne des femmes dans les espaces de prises de décisions.

 

Une ville qui isole, dans laquelle il est impossible de prendre les moyens de transport par peur de harcèlement et d’agressions, est une ville qui ne permet pas le plein accomplissement des droits sociaux ; elle n’est pas et ne sera jamais une ville inclusive et égalitaire. C’est pourquoi ONU femmes et Genre et ville s’emploient à une rénovation inclusive, via la déconstruction des paradigmes existants et la remise en cause des rapports de domination de genre.

 

Dans le monde, certaines villes du programme ont pris des décisions remarquables : Naples a par exemple créé RinG[i], un réseau en ligne pour les femmes : observatoire du genre, cartographie des services, banque de l’emploi. Au Caire, le ministère égyptien du Logement, des Services publics et du Développement urbain a mis en place des audits de la sécurité des femmes pour orienter les travaux d’urbanisme.[ii]

 

Comme pour les identités, l’urbanisme de demain doit créer les conditions de la flexibilité et de la pluralité.  Nous plaidons pour des villes inclusives, sensibles et agiles.


 

[1] Ministère chargé des Droits des femmes, Opération « Prenons la rue » (mars 2017) : http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/operation-prenonslarue/

[2] http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/wp-content/uploads/2016/09/CSA-pour-la-DICOM-Perception-de-legalite-HF-en-France-Rapport-pour-presentation-version-apres-modification-1.pdf

[3] Ministère en charge des Droits des femmes  « Femmes et espace public : 10 chiffres à connaître » : http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/sexisme-pas-notre-genre/les-chiffres-cles/

[4] Haut Conseil à l’Egalité (2015) : http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh_avis_harcelement_transports-20150410.pdf

[5] http://www.unwomen.org/fr/what-we-do/ending-violence-against-women/creating-safe-public-spaces

[i] http://ring.comune.napoli.it/

[ii] http://www.unwomen.org/fr/what-we-do/ending-violence-against-women/creating-safe-public-spaces


Par le Comité ONU Femmes France, Chris Blache et Pascale Lapalud (co-fondatrices de Genre et Ville)

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