Pénélope Bagieu: "Les héroïnes sont partout, on les trouve quand on ne les cherche pas"

Pénélope Bagieu: "Les héroïnes sont partout, on les trouve quand on ne les cherche pas"

Pénélope Bagieu: « Les héroïnes sont partout, on les trouve quand on ne les cherche pas »

Photo: Simoné Eusebio

 

Pénélope Bagieu est illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées. Parmi ses nombreuses publications figurent les deux tomes des "Culottées", BD dédiée à plusieurs biographies de filles ou de femmes ayant défié des normes sociales  relevant du système patriarcal. Le Comité ONU Femmes France a souhaité échanger avec elle autour de son travail et de son engagement féministe.

 

Votre première bande dessinée, Joséphine, sortie en septembre 2008, portait sur le quotidien d'une jeune célibataire, ses déboires amoureux, sa vie au travail, ses relations. Plus tard, vous avez réalisé California dreamin' qui se rapproche de la biographie. Comment vous est venue l'idée des Culottées et de faire le choix original de dresser le portrait de femmes révoltées, courageuses et se battant contre les stéréotypes de leur époque?

 

Les Culottées sont ma 10ème bande dessinée. Je m'étais déjà intéressée à la biographie en réalisant California dreamin' et cela faisait longtemps que je voulais parler des Culottées, notamment de Katia Krafft, Peggy Guggenheim. Plutôt que de m'attarder sur une personne parmi cette grande diversité de femmes, j'ai choisi de réunir leurs biographies. Je souhaitais les faire découvrir et donner envie aux gens d'en savoir plus sur elles.

 

Ces culottées sont très différentes les unes des autres. Pour certaines, la révolte, l'indignation, le refus de soumission, ont guidé leur trajectoire de vie, je pense aux Mariposas, à Phulan Devi. Pour d'autres, comme Margaret Hamilton et Katia Krafft, leur vie a été marquée par la volonté de réaliser leurs rêves, vivre de leur passion. Ainsi, si l'objectif - la réalisation de soi- reste le même, le moteur de cet engagement s'exprime différemment. Comment avez-vous découvert ces femmes, pour la plupart malheureusement  peu connues, et comment les choisissez-vous?

 

Je n'ai pas observé cette différence. Selon moi les éléments extérieurs de leur vie sont, pour chacune d'elles, venus se greffer à leurs objectifs personnels. Par exemple, Katia Krafft était destinée à un "métier de femmes" et sa famille ne souhaitait pas qu'elle devienne volcanologue; quant à Margaret Hamilton elle a dû lutter contre le fait qu'elle ne correspondait pas aux canons de beauté. Les Mariposas ont été élevées pour n'être que de jolies filles mais elles se sont révoltées et ont eu envie d'étudier. Rien n'est dû au hasard.

 

Je me sens proche de chacune d'elles, de manière personnelle et leur cheminement me parle, m'inspire. Je connaissais déjà une moitié de ces culottées. Les autres, je les ai découvertes par hasard, lors d'une balade, au détour d'un phare, par exemple, qui m'a fait découvrir Giorgina Reid. Il faut être ouverte et curieuse, c'est une disposition d'esprit. Les héroïnes sont partout, on les trouve quand on ne les cherche pas.

 

De plus en plus d'auteures et dessinatrices ont pris le parti de bousculer les stéréotypes et de donner enfin une voix aux femmes. C'est notamment le cas d'Elena Favilli et Francesca Cavallo avec "Good Night Stories for Rebel Girls". Vous-même avez dit lors d'une interview réalisée par MadmoiZelle en septembre 2016, que "l'Histoire est écrite par les vainqueurs, donc par les hommes". Quels étaient vos modèles étant enfant et quand/comment avez-vous pris conscience du poids des clichés, des normes imposées à chacun des deux sexes dans la culture populaire et dans la société? Quel a été l'élément déclencheur de votre féminisme?

 

J'ai grandi avec une grande partie de modèles masculins et notamment avec l'idée que ma passion me destinait à une carrière d'homme. Dès l'enfance nous sommes embrigadées dans ce modèle, de telle sorte qu'en tant que petite fille, les personnages masculins sont plus enthousiasmants. Lorsque j'étais enfant, j'avais quelques modèles féminins, notamment dans la bande-dessinée avec le personnage de Mafalda, auquel je pouvais m'identifier. Il est ironique de souligner que celle-ci est écrite par un homme. Mais les choses s'améliorent, il existe de plus en plus de femmes auteures et illustratrices.

 

Il n'y a pas eu de moment où je me suis dit « je suis féministe ». Le mot me faisait peur pendant longtemps, je le trouvais caricatural car pour moi il renvoyait à un cliché de femme colérique et anti-hommes. Durant une grande période de ma vie, même si je portais les valeurs du féminisme, je n'acceptais pas ce mot. Mais l'on se rend vite compte qu'il y a un problème à l'origine des difficultés que rencontrent les femmes qui va plus loin que le fait que les femmes doivent être payées autant que les hommes. On devrait toutes vouloir être traitées de la même façon. Le milieu du travail, qui est très violent, reflète ces inégalités. En tant que femme, il nous faut toujours travailler plus pour que notre travail soit reconnu au même titre que celui des hommes, et il est plus difficile d'être prise au sérieux.

 

De plus, les filles sont confrontées très jeunes à des comportements inacceptables comme le harcèlement de rue. Mais nous intégrons ces comportements, les banalisons. En tant qu'adulte, on ré-ananlyse sous un autre angle tous les comportements qu'on a subis depuis l'enfance. En ce sens, le déclic féministe est rétroactif, on réalise que tout ce que l'on considérait comme normal ne l'est pas.

 

Mais j'observe un grand changement dans notre société et notre génération, nous sommes plus vigilants face au sexisme, on écoute plus les femmes. L'accumulation de comportements sexistes a conduit à un ras-le-bol généralisé. Les femmes ont toujours eu des choses à dire sur leur condition mais la différence c'est qu'elles sont désormais entendues.

 

Vous vous êtes installée à New York en 2015. Quelles différences y avez-vous observées entre l'engagement des américains et des français, qu'il soit politique, sociétal ou autre? Le terme féminisme est encore très tabou en France, quel est, selon vous, le rapport des américain-e-s au féminisme?

 

J'ai en effet remarqué des différences mais celles-ci se fondent uniquement sur ce que j'ai pu observer dans mon entourage et ne constituent en aucun cas une théorie sur l'approche du féminisme aux Etats-Unis et en France. La différence principale que j'ai relevée est que l'approche féministe ne se focalise pas sur la même problématique.

 

En France, il me semble qu'il existe un véritable problème de "zone grise" dans les rapports hommes-femmes, peut-être due à notre héritage latin. Cette "zone grise" dans laquelle il n'est pas fait de différence entre des comportements intrusifs et violents et une approche mutuellement consentie. Cela apparaît très nettement dans l'actualité avec la tribune publiée dans le journal Le Monde par des femmes anti-féministes qui, par cet article, se pensent subversives et libres, en prenant pour point d'ancrage l'anti-puritanisme. Or, c'est tout le contraire. Elles ont créé un faux débat et leur prise de position est regrettable. Contrairement à ce que défendent les rédactrices de cet article, il est important d'encourager les femmes à s'exprimer sur ce sujet. Cette idée de la séduction, véhiculée par cette tribune, n'est en fait qu'une construction sexiste intériorisée par certain.e.s femmes et hommes et est très prégnante en France. Une solution est possible sans pour autant que les femmes soient considérées comme des victimes. D'ailleurs, celles qui ont pris la parole ne se sont pas dites victimes, au contraire puisqu'en dénonçant, elles agissaient. Il est important de souligner que l'on a le droit d'être victime et de le vivre comme on veut. Cette nuance est plus claire aux Etats-Unis où ce genre de comportements est dénoncé depuis longtemps et est considéré comme inacceptable. Au même moment, il y a eu une vraie réflexion et un vrai débat à ce sujet aux Etats-Unis lors des Golden Globes et avec le lancement de « Time's up », contrairement à la France.

 

En revanche, aux Etats-Unis, la pression est très forte pour les femmes qui doivent jongler entre leur carrière et leurs enfants. On y élève à une discipline olympique le rôle de la mère: si elle n'a pas d'enfants elle a raté sa vie et lorsqu'elle en a, elle doit tout mettre entre parenthèses pour les élever. Il existe même une allocation de la "mère modèle" à New York. Il y a une surenchère de la "meilleure mère", très défavorable aux femmes. Cette recherche de la performance constitue une aliénation supplémentaire pour les femmes. En France, c'est beaucoup plus accepté et normal.

 

J'ai aussi observé qu'aux Etats-Unis l'on débat moins sur le mot "féminisme" en tant que tel, qui est moins décrié qu'en France. Cela se remarque dans les détails du quotidien. Un nouveau slogan a vu le jour: "Strong is the new beautiful". Il y a une dédiabolisation du mot féminisme aux Etats-Unis, du moins en apparence. Les hommes ont compris qu'il leur fallait être des alliés de cette cause. Ils ne sont pas irréprochables dans les faits mais ont voulu accompagner les femmes dans ce mouvement. Ils sont eux-mêmes victimes du système patriarcal mais il est difficile pour eux d'admettre qu'ils ont toujours été privilégiés.

 

Quel est, pour vous, le champ d'action prioritaire en matière d'égalité femmes-hommes? Votre bande dessinée sur le chalutage profond a touché des milliers de gens. Si vous deviez faire de même sur un sujet relatif à l'égalité femmes-hommes, quelle serait votre approche?

 

Il faut protéger la parole des femmes qui veulent s'exprimer sur le sujet de l'égalité femmes-hommes. A l'heure des réseaux sociaux, tout se passe très vite et il n'existe encore aucune loi permettant de lutter efficacement contre le cyber harcèlement. Cette absence de riposte légale ou politique intimide les femmes. En France, en 2017, certaines femmes hésitent à s'exprimer publiquement car elles ont peur des conséquences. Il y a eu de nombreux cas cette année où l'on a tenté de réduire les femmes au silence. Cette absence d'outil légal à notre disposition me déçoit, il est nécessaire d'avoir une réponse claire à cette problématique.

 

Propos recueillis par Saskia Lux

onufemmes

Close