Violences en ligne et cybersexisme

Les jeunes filles deux fois plus touchées par le cybersexisme que les garçons

Les jeunes filles deux fois plus touchées par le cybersexisme que les garçons

 

Le cybersexisme,

une violence prédominante chez les filles

 

Une étude menée par le Centre Hubertine Auclert révèle que les jeunes filles sont deux fois plus touchées par le cybersexisme que les garçons. Selon le centre francilien pour l’égalité femmes-hommes, ce phénomène trouverait son origine dans les normes du genre prescrites par notre société.

 

Plus d’une jeune francilienne sur cinq affirme avoir été victime d’insultes en ligne sur son apparence physique, contre un garçon sur huit. Presque trois fois plus nombreuses (4 %), que les garçons (1,4 %) à réaliser des selfies sous la contrainte de leur entourage (le plus souvent de leur petit ami), les filles sont beaucoup plus frappées par les cyberviolences à caractère sexuel en lien avec des photos, vidéos, ou textos, que les garçons (une fille sur six, pour un garçon sur dix). Ces chiffres alarmants sont le résultat d’une étude réalisée auprès de 1 200 élèves (12-15 ans) de 12 établissements différents, par l’Observatoire régional de violences faites aux femmes (ORVF), intégrée au Centre Hubertine Auclert.

 

“Peu d’enquêtes mettent en lumière le genre”

L’enquête de l’ORVF est née à partir d’un besoin. “Plusieurs de nos partenaires, issu.e.s du milieu de l’éducation, sont venu.e.s vers nous, parce qu’ils et elles ont observé la naissance de nouveaux phénomènes de cyberviolence qu’ils ou elles n’arrivaient pas à expliquer, et, où les filles étaient davantage concernées que les garçons”, explique Aurélie Latourès, chargée d’études à l’Observatoire régional des violences faites aux femmes. Pour pouvoir aider au mieux les professionnel·le·s dans leurs campagnes de prévention, l’Observatoire a dressé un état des lieux sur les études déjà disponibles. “Parmi les données disponibles, nous nous sommes vite aperçu.e.s que peu d’enquêtes mettent en lumière le genre. Dans le meilleur des cas, nous obtenons quelques données sexuées, mais elles ne donnent aucune explication sur les différentes formes de violences, ni sur le fait que les filles soient les plus exposées”, ajoute la chargée d’études. C’est donc ainsi que l’ORVF a lancé une enquête sociologique avec le laboratoire de l’Université de Paris-Est Créteil, l’Observatoire universitaire international de l’éducation et de la prévention (OUIEP).

Pour vulgariser davantage la place du genre dans les violences en ligne, l’Observatoire a créé le terme de cybersexisme. Celui-ci “désigne les violences qui se déploient dans le cyberespace, dans le but d’insulter, harceler, humilier, répandre des rumeurs, ostraciser, exercer une coercition externe et qui contaminent l’espace en présentiel (c’est-à-dire dans le monde réel, les écoles notamment, NDLR) ou inversement.”

 

Des cas banalisés

Si ces cyberviolences à caractère sexuel sont si difficiles à analyser, c’est parce qu’elles bénéficient d’une double invisibilité : d’une part, elles se déroulent dans un espace virtuel, “favorisant l’anonymat, la dissémination et échappant au contrôle, en particulier des adultes”, alors même que ce sont des violences bien réelles avec parfois des conséquences dramatiques sur les victimes. D’autre part, elles s’inscrivent “dans un système de contraintes liées aux rôles assignées aux filles et aux garçons qui sont intériorisées, et rendent difficile son repérage.”

Ce dernier point s’observe notamment dans les entretiens retranscrits dans l’enquête. Par exemple, lors de l’entretien individuel de Livia, élève de 4e, on apprend que son petit ami à fait du chantage affectif pour que celle-ci finisse par lui envoyer une photo intime. Lorsque Livia cède, son petit ami la menace : “C’est super, comme ça, si tu fais la meuf, je sais ce que je peux faire avec.”  Selon l’étude, si les filles n’exposent pas leur corps sur les réseaux sociaux, elles prennent le risque d'une exclusion sociale par leurs camarades, et finissent par être perçues comme des “coincées”.

 

Néanmoins, le corps d’une fille va avoir tendance à être plus facilement sexualisé et jugé que celui d’un garçon. Lorsqu’il est demandé à un groupe d’élèves d’identifier quand une fille est insultée de “salope”, Marie-Eve répond : “Ca dépend comment la fille se met pour faire son selfie. Si elle n’enlève pas la bretelle, si elle ne met pas sa poitrine en avant... enfin, je ne sais pas, là, elle est normale la photo”. “Si elle montre ses seins, on va la traiter de “pute” !”, complète Adel. Jonas estime, de son côté, que “chez les garçons, le haut ce n’est pas une partie intime, mais pour une fille ça le devient !” . Pour le garçon, les règles sont moins catégoriques. Pour être sanctionné, il devra aller plus loin. “S’il fait des poses bizarres, qu’il baisse son t-shirt bizarrement [sur l’épaule], ils vont dire qu’il est bizarre”, précise Adel. S’il montre son pénis, “c’est un malade mental !”, “il est gay !”. Pour Aurélie Latourès, ce phénomène est dû à “une pression sociale autour des normes du genre. La fille doit à la fois veiller à ne pas être trop prude, ni à entrer dans le stigmate de la putain. Le garçon doit montrer sa popularité par l’accumulation de contenus intimes, afin de gagner des points dans sa virilité et prouver son hétérosexualité”. Du côté du corps éducatif, on s’aperçoit que les professionnel·le·s tendent à culpabiliser les filles. “Je me souviens d’une fille qui s’était fait photographier nue par son copain [...]. C’est une petite fille qui extérieurement ne semblait pas plus délurée qu’une autre, mais elle avait fait ça.”, raconte une infirmière.

Les femmes restent donc les principales victimes d’agresseurs qui sont en majorité des hommes, dont les comportements trouvent leur fondement dans la domination masculine. Comme le souligne le rapport du HCE : “Si les outils numériques ont donné une nouvelle visibilité et des moyens, ils n’ont pas fait apparaître de nouveaux comportements”. Ces violences qui se déroulent dans le cyber-espace, dans la sphère virtuelles/numériques, sont des violences aux conséquences bien réelles, qui s’inscrivent dans le continuum des violences faites aux femmes.

“Les inégalités entre les femmes et les hommes sont présentes dans notre quotidien depuis toujours. Ce sexisme est donc aussi bien imprégné chez les adolescent.e.s que chez les adultes qui les encadrent. La conséquence, c’est que ces adultes ont plus de mal à prendre au sérieux les signaux qui sont envoyés par les jeunes filles. Bien souvent, cela donne lieu à de la maladresse : les jeunes filles finissent par quitter leur établissement scolaire et les agresseur.euse.s restent impuni.e.s. Le cybersexisme finit donc par être banalisé.” conclut Aurélie Latourès.

 

Stop-cybersexisme, une plateforme préventive

Pour lutter contre le cybersexisme, l’accent doit être mis sur la prévention. C’est la raison pour laquelle l’Observatoire régional des violences faites aux femmes a mis en place une plateforme qui a pour objectif de sensibiliser et de renseigner les adolescent.e.s, les parents et les professionnel.le.s, au sujet des comportements cybersexistes. Intitulé Stop-cybersexisme, ce site de prévention met à disposition des jeunes internautes et de leurs parents, des témoignages, des articles, des tutoriels, ainsi qu’un guide pour se protéger des outils numériques comme les smartphones, tablettes, ou ordinateurs. Pour les professionnel.le.s du système éducatif et les membres d’associations, Stop-cybersexisme.com met à disposition des outils de prévention (spots, flyers, affiches) et des formations. D’autres plateformes comme netecoute et des numéros d’écoute gratuits tels que le 0800 200 200 ou le 30 20, permettent aux victimes d’être accompagnées et aux témoins de signaler les situations de cybersexisme.

 

par Sabrina Alves

Source : Synthèse de la 1ère étude en France portant sur le phénomène du Cybersexisme, coordonnée par le Centre Hubertine Auclert et réalisée par l’Observatoire Universitaire International d’Éducation et Prévention (OUIEP) de l’Université Paris Est Créteil, auprès de 1200 élèves franciliens. Disponible ici : https://www.centre-hubertine-auclert.fr/etude-cybersexisme. Etude complète téléchargeable ici : https://www.centre-hubertine-auclert.fr/outil/etude-le-cybersexisme-chez...

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