Rencontre avec Leila Minano

Leila MINANO: "Ces enquêtes montraient que les femmes dans l’armée étaient victimes des violences, pour cela on a pensé qu’il n’y aurait pas de raison que la France échappe à cela et si elle échappait à ces violences on voulait savoir pourquoi."

Leila MINANO: « Ces enquêtes montraient que les femmes dans l’armée étaient victimes des violences, pour cela on a pensé qu’il n’y aurait pas de raison que la France échappe à cela et si elle échappait à ces violences on voulait savoir pourquoi. »

© Leila Minano

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Leïla Miñano, journaliste membre de Youpress, est l’auteure de « La Guerre Invisible sur les violences sexuelles dans l’armée française » (Les Arènes, 2014) et elle a également dirigé les enquêtes du projet sur le viol comme arme de guerre, Zero Impunity.
Elle fait partie du consortium de journalistes d’investigation européens, Investigate Europe et elle est membre du comité éditorial de Disclose, la première ONG dédiée au journalisme d’investigation.

 

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Quelles sont les motivations qui vous ont poussée à investiguer sur les violences sexuelles au sein de l'armée française ? 

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Depuis trois ans je travaillais avec ma collègue Julia Pascual sur le sujet et on s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs enquêtes journalistiques aux États-Unis, au Canada et en Australie mais pas en France. Ces enquêtes montraient que les femmes dans l’armée étaient victimes des violences. Pour cela on a pensé qu’il n’y aurait pas de raison que la France échappe à ces violences et si elles y échappaient, on voulait savoir pourquoi. On a commencé à travailler et on a vu qu’il y avait des petits articles de presse à droite et à gauche mais rien montrait que c’était un phénomène réel dans l’armée française.

L’enquête nous a pris 2 ans, on a cherché à rencontrer des femmes soit qui avaient été devant la justice pour faire reconnaître les violences dont elles avaient été victimes soit tout simplement de femmes militaires pour qu’elles nous racontent leur quotidien.

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Comment avez-vous récolté tous ces témoignages ? 

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Nous avons multiplié nos manières de travailler, la première a été celle de collecter les petits articles de presse régionale et de contacter les avocat.e.s des victimes ou des auteur.ice.s. Nous avons beaucoup travaillé sur les réseaux sociaux à travers des annonces très générales pour récolter des témoignages en tant que femmes militaires et pas que des femmes militaires victimes de violences.

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Comment expliquez-vous que les violences sexistes et sexuelles (qu’elles soient commises à l’encontre de soldates ou utilisées comme arme de guerre) soient particulièrement présentes dans le milieu de l’armée ?

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La féminisation de l’armée française est très récente et date de 1998. L’arrivée de femmes a été très brutale et pas préparée.
C’est pour cela qu’il y a ce rejet, parfois général, de la part des militaires masculins vis-à-vis des femmes, cela ne passe pas forcément par des violences sexuelles, mais par des discriminations, des blagues sexistes toute la journée etc.
Dans notre enquête on s’est aperçu que plus les femmes étaient sous gradées plus elles étaient victimes des violences. Notamment, les femmes qui travaillaient dans les cantines, les jeunes soldates du rang ou celle qui travaillaient dans les groupes de combat, milieu très masculin, qui n’étaient pas forcément confrontées à des violences sexuelles mais à des discours très sexistes.

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Je pense qu’on peut considérer que l’armée est un terreau favorable à ce type de discrimination mais comme le sont d’autres corps de métier. Dans la presse internationale on compare souvent ce qui se passe dans l’armée à ce qui se passe dans l’église par rapport aux violences faites contre les enfants, car c’est un milieu très fermé, très hiérarchisé et secret, ce qui fait que la parole se libère moins.
La structure fermée de l’institution fait que c’est un terreau fertile pour les prédateurs sexuels et les harceleurs.

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En outre, les femmes sont, dans la majorité des cas, victimes d’une « double sanction », il n’y a pas d’autre armée en France, c’est le seul endroit où elles peuvent exercer le métier des armes. Si elles se font virer, non seulement elles seront victimes de violences, mais elles risquent aussi de perdre leur travail car elles ont dénoncé ces violences.
La solution logique serait de sanctionner le coupable et que les femmes conservent leur travail, mais, au contraire, elles sont envoyées ailleurs, et ces femmes voient cela comme une punition.

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Qu’est-ce qui s’est passé après la publication de votre livre ? 

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Après la sortie du livre, le Ministère de la défense a sorti un plan d’action nationale contre les violences sexuelles dans l’armée avec différentes mesures.
Notamment, l’inscription du harcèlement sexuel dans le code de la défense. Avant on pouvait harceler librement sans être condamné disciplinairement, on pouvait être condamné devant un tribunal pénal mais pas devant le conseil de discipline.
Ensuite, la mise en place de la cellule d’écoute « Thémis » qui s’est relevée inefficace. Car, il aurait fallu que cette cellule soit gérée à l’extérieur du ministère avec des conditions d’anonymat strictes et avec des professionnel.lles habitué.e.s à gérer de cas de violences (psychologues, avocat.e.s, etc).
Enfin, un recensement tous les ans des nombres de violences sexuelles.

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Mais ce n'est que le début, car la parole est de plus en plus libérée et c’est n’est pas que grâce a notre livre mais aussi grâce au mouvement #MeToo. Devant les tribunaux il y a de plus en plus des femmes qui portent plainte mais c’est loin d’être fini. En effet il n’y a pas encore une vraie prévention, il n’y a pas des vrais cours pour former les militaires.

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Vous avez dirigé des enquêtes pour le projet Zero IMPUNITY, pourriez vous nous en dire plus ? 

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On était 11 femmes journalistes à travailler pendant plusieurs mois sur différents terrains. On a choisi des questions d’actualité, dans mon cas les viols d’enfants dans le régime Assad  et les accusations de viols de l’armée française en Centrafrique.
Ces enquêtes ont été diffusé par Mediapart en France et 12 médias internationaux (Italie, Allemagne, etc) et traduites en cinq langues.
Pour ma part, j’ai enquêté en Turquie et interviewé le directeur de la prison d’Alep qui nous expliquait comment il faisait rentrer des majeurs dans les prisons de mineurs pour les agresser.
J’ai interviewé un agent du renseignement militaire (mukhabarat) qui racontait comment ils enlevaient des enfants.
Au même temps, ma collègue Cécile Andrzejewski, travaillait à la frontière entre la Syrie et la Jordanie pour recueillir les témoignages des enfants victimes qui avaient été emprisonné.e.s et torturé.e.s sexuellement dans les prisons du régime et qui s’étaient désormais réfugié.e.s au Liban.

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Ensuite, j’ai mené une enquête en Centrafrique sur les accusations des viols contre l’armée française dans le cadre de l’opération Sangaris.
L’idée c’était non seulement celle de recueillir la parole des personnes sur place mais aussi à l’intérieur de l’armée française. Nous avons relevé l’existence d’un enfant suite à l’accouchement d’une jeune fille de 16 ans qui avait eu une relation avec un militaire français. La jeune fille a réussi à porter plainte grâce à l’aide de sa famille et du procureur de sa petite ville et à demander un test du ADN.
La prévôté française est venue en Centrafrique mais ils n’ont pas fait les tests ADN et ont classé le dossier sans suite.

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Propos recueillis par Carlotta Gradin

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