Laurence Tubiana : "Après une catastrophe naturelle, les femmes ont plus de risques d'être victimes de violences domestiques et sexuelles"

Laurence Tubiana : "Après une catastrophe naturelle, les femmes ont plus de risques d'être victimes de violences domestiques et sexuelles"

Laurence Tubiana : « Après une catastrophe naturelle, les femmes ont plus de risques d’être victimes de violences domestiques et sexuelles »

Ces dernières semaines, la puissance des ouragans qui ont frappées le monde rappelle tristement que les femmes et les hommes ne sont pas égaux face au dérèglement climatique, que l'ODD n°13 se donne pour objectif de combattre. Afin de mieux comprendre l'imbrication des inégalités face à ces bouleversements, et l'importance de trouver des solutions transversales pour y répondre, nous avons souhaité donner la parole à Laurence Tubiana, Directrice de la Fondation européenne pour le climat et Ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique lors de la COP 21.

 

Présente aux côtés de Miren Bengoa, Présidente du Comité ONU Femmes France, lors du Forum Convergences qui s'est tenu en septembre, elle a réitéré l'importance de traiter les questions relatives au climat en lien avec nos préoccupations sociales - pauvreté, accès à l'éducation, et bien entendu égalité femmes-hommes.

 

Les femmes sont-elles exposées de la même manière que les hommes aux conséquences du dérèglement climatique, dans les pays en voie de développement comme dans les pays développés ?

 

De façon générale, le changement climatique affecte plus sévèrement les populations défavorisées, qui sont les moins responsables des émissions de gaz à a effet de serre, et n’ont le plus souvent pas les moyens de s’y adapter. C’est donc un facteur supplémentaire d’injustice sociale, qui vient s’ajouter aux inégalités de revenu, de patrimoine, de bagage éducatif et culturel, d’accès aux soins de santé etc.

 

Les femmes étant typiquement défavorisées par rapport aux hommes au sein de nos sociétés, elles sont en première ligne face au changement climatique. C’est notamment le cas pour les impacts directs, puisque selon le PNUD, les femmes et les enfants ont 14 fois plus de risques de mourir que les hommes lors d’une catastrophe naturelle. De fait, la grande majorité des victimes piégées dans la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina étaient des femmes d’origine afro-américaine et leurs enfants.

 

Toujours selon le PNUD, après une catastrophe naturelle, les femmes ont plus de risques d’être victimes de violences domestiques et sexuelles ; beaucoup d’entre elles évitent même de fréquenter les abris par crainte d’y être agressées… De plus, si les migrations pour motif économique, dont les causes profondes sont de plus en plus souvent climatiques comme autour du Lac Tchad, sont principalement l’apanage des hommes, elles entraînent une charge de travail et des responsabilités supplémentaires pour les femmes restées au foyer, qui se trouvent aussi plus vulnérables aux violences, y compris sexuelles. Enfin, on sait que les “réfugiés climatiques” forcés de quitter leur foyer à cause des effets du changement climatique seront en majorité des femmes avec leurs enfants.

 

Au-delà des événements extrêmes, les femmes sont plus fortement affectées par les dérèglements climatiques dans leur vie quotidienne, notamment dans les pays en développement. En effet, leurs moyens de subsistance dépendent en plus grande partie de ressources naturelles fortement tributaires des aléas climatiques. Produisant entre 60 et 80% de la nourriture dans de nombreux pays en développement, elles sont les premières à voir leur activité affectée par le changement climatique. Ce sont aussi les femmes et les filles qui collectent l'eau. Lorsque les pluies se font plus rares ou que les nappes phréatiques s’épuisent, il faut aller de plus en plus loin pour la trouver. Et chaque heure de plus qu’une fille doit passer à collecter de l'eau, c’est une heure de moins à l'école...

 

Dans ses appels à dons, ONU Femmes rappelle régulièrement que l'effort humanitaire déployé à l'issue des catastrophes naturelles ne prend pas en compte les besoins spécifiques des femmes sur le terrain. Quels sont ces besoins ?

 

 Les femmes sont souvent les plus touchées par les crises et les catastrophes en raison des inégalités et des discriminations dont elles sont victimes, et pourtant, la conception et la mise en oeuvre des actions humanitaires, mais aussi de développement, omettent trop souvent de prendre en compte leurs besoins spécifiques. Ces besoins découlent de leur exposition plus importante aux impacts du changement climatique, mais aussi de la spécificité de leur rôle dans chaque société. Ainsi, du fait des responsabilités qu’elles assument au quotidien au sein du foyer, elles sont aussi en première ligne pour assurer la survie de leur famille après une catastrophe, puis pour trouver de nouveaux moyens de subsistance.

 

Vous avez élaboré l'accord international sur le climat adopté le 12 décembre 2015 à l'issue de la COP21, puis assuré son suivi. La question du genre t-elle été soulevée au cours des discussions, et des mesures spécifiques pour répondre aux problèmes évoqués ont-elles été adoptées ?

 

Il fallait que l’accord de Paris prenne en compte les enjeux spécifiques liés aux femmes, et le texte y fait référence à trois reprises. Ainsi, il indique dès son préambule que tous les pays, dans leur réponse au changement climatique, “devraient respecter, promouvoir et prendre en considération leurs obligations respectives concernant les droits de l’homme”, notamment “l’égalité entre les sexes” et “l'autonomisation des femmes”. En matière d’adaptation, l’accord de Paris impose une démarche “sensible à l’égalité des sexes” et qui prenne en compte les groupes “vulnérables”. Et en ce qui concerne le “développement des capacités”, censé aider les pays pauvres à se doter des moyens nécessaires pour faire face au changement climatique, le texte stipule que ce processus aussi doit être “sensible à l’égalité des textes”.

 

L’égalité homme-femme est également au programme des négociations sur les règles de mise en oeuvre de l’accord, qui se poursuivent aux Nations Unies. Ainsi, la présidence fidjienne de la COP23, qui se tiendra à Bonn en novembre a choisi de placer la question du genre parmi ses 4 thématiques phares, et un “plan d’action sur le genre” pourrait y être adopté en vue de pousser les gouvernements à saisir le sujet à bras-le-corps.

 

Tout ceci donne aux pays des outils juridiques et opérationnels pour prendre des mesures pertinentes au niveau national - car l’accord précise bien que les actions pour le climat doivent être “impulsées par les pays”.

 

De par la spécificité de leur expérience des conséquences du dérèglement climatique, les femmes peuvent apporter des solutions inédites et innovantes. Que faire pour s'assurer que leurs voix soient entendues ? Y a-t-il un lien entre le manque de représentativité des femmes dans les instances dirigeantes et l'absence de réponse appropriée dans les situations d'urgence ?

 

Pour que les voix des femmes soient entendues et que leurs besoins et préoccupations spécifiques soient prises en compte dans l'action pour le climat, il faut continuer à renforcer la participation des femmes, en particulier celles venant du terrain, dans les forums internationaux et les instances dirigeantes, où elles pourront veiller à la mise en oeuvre, dans l’espace politique, du principe d'égalité des sexes. Il faut aussi que l'élaboration et la mise en œuvre des politiques soient davantage éclairées par l'expérience vivante de celles qui se trouvent sur la ligne de front face au changement climatique.

 

Les 196 pays qui ont approuvé l'accord de Paris ont la responsabilité commune de faire preuve de leadership en s'assurant que les femmes aient toute leur place dans les prises de décision concernant la mise en œuvre des projets et politiques liés au climat. Lorsqu'elles sont représentées à tous les niveaux, les femmes peuvent jouer un rôle vital dans la mise en œuvre de solutions et aider leurs communautés à mieux répondre et s'adapter aux changements climatiques.

 

Enfin, les femmes ne doivent pas être considérées uniquement comme des victimes du changement climatique. Elles se mobilisent pour aider leurs communautés à limiter leurs émissions, à devenir plus résilientes, et deviennent ainsi des agents de changement. De fait, les femmes constituent déjà une grande partie du mouvement pour le climat, tant sur le terrain qu’à travers leur leadership au plus haut niveau, aux Nations Unies, dans les gouvernements, dans les collectivités et dans toute la société civile. Nous avons besoin qu'elles soient déterminées plus que jamais !

Propos recueillis par Armande Labaune

 

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