Laurence Fischer: « En tant que femmes, nous n’étions pas perçues de la même manière que les hommes car la pratique du karaté était considérée comme "masculine" »

Laurence Fischer: « En tant que femmes, nous n’étions pas perçues de la même manière que les hommes car la pratique du karaté était considérée comme "masculine" »

Laurence Fischer: « En tant que femmes, nous n’étions pas perçues de la même manière que les hommes car la pratique du karaté était considérée comme « masculine » »

Laurence Fischer est triple championne du monde de karaté, et a remporté sept fois les championnats d'Europe. Elle s'engage à partir de 2003 auprès de Play International avec qui elle passera un mois à Kaboul avec la première équipe nationale féminine de karaté. En 2014, elle partira en République Démocratique du Congo pour apprendre le karaté aux femmes victimes de viols comme arme de guerre. Elle fondera en 2017 son association Fight for Dignity avec le but de venir en aide aux femmes victimes de violences grâce à une pratique adaptée des sports, et en particulier des sports de combat.

 

Avez-vous été témoin de sexisme dans votre carrière de karatéka ? Pensez-vous que votre carrière aurait été différente si vous aviez été un homme ?

 

Cela dépend depuis quel point de vue on se place. Je dirais que les choses ont bien évolué. C’est vrai qu’en termes de reconnaissance et de valorisation de la performance, la pratique du karaté n’avait rien à voir avec celle des hommes, particulièrement au niveau des médias. En tant que femmes, nous n’étions pas perçues de la même manière que les hommes car la pratique du karaté était considérée comme « masculine ». Les choses ont maintenant évolué et on peut voir une plus forte présence des femmes dans les fédérations sportives, ce qui veut dire qu’il y a une plus grande accessibilité, même si on reste à 38 % de femmes licenciées en sport en France.

 

Pour ce qui est du sexisme dans ma carrière, j’ai bien eu droit à des réflexions comme quoi le karaté n’a pas à être pratiqué par des femmes, ou des questions sur ma sexualité… Les aprioris viennent surtout de l’extérieur plutôt que dans le milieu même. C’est une espèce de mélange entre le fait d’être combattante et le fait d’être femme. Ça peut engendrer une crainte vis-à-vis de la gente masculine. C’est étonnant mais c’est comme ça. Un homme qui annonce qu’il fait du karaté sera plus valorisé qu’une femme. Dans l’imaginaire des gens, le fait de pratiquer un sport de combat, ce n’est pas la même approche que la danse par exemple. C’est une réalité.

 

Le problème c’est que l’universalité du sport est freinée par l’identité sexuelle. Mais je crois que ce rapport est en train de changer. Par exemple, le nombre de femmes adhérentes a explosé dans la fédération de foot et de rugby. Donc ça veut dire qu’il y a un changement des mentalités, que les femmes se sentent plus capables de dire « moi aussi j’aime ces sports ».

 

 

Comment pouvons-nous arriver à plus d'égalité dans le sport aujourd'hui ?

 

Je pars du fait que les femmes ont eu accès au sport assez récemment. Dans le karaté, ce n’est que dans les années 1980 que les femmes ont eu le droit de participer à des compétitions. C’est très récent, on était très peu nombreuses. Aujourd’hui, il y a un travail important qui est réalisé au niveau du mouvement sportif. Je pense au Comité International Olympique (CIO) qui a mené différentes actions sur l’égalité femmes-hommes dans le sport.

 

C’est aussi grâce au droit que nous pouvons mettre en place des règles sur l’égalité salariale, par exemple. Celle-ci est respectée maintenant dans le tennis. En football, les joueuses norvégiennes doivent être payées au même salaire que les joueurs masculins. Ce n’est pas encore le cas partout mais je pense que cela provoque un engouement qui engendre une égalité des rémunérations. Par ailleurs, si le mouvement sportif prône l’égalité, plus de femmes feront du sport, donc ce sera plus médiatisé, et encore plus de femmes voudront faire du sport, ce qui élèvera de fait le niveau de performance.

 

Pour ce qui est du sport de loisir, il est important de se demander comment nous pouvons amener plus de femmes à le pratiquer. Pourquoi une femme ne va pas s’accorder une heure de sport par semaine pour se détendre ? Parce qu’elle cumule la majorité des tâches ménagères, le soin des enfants, le travail. Comment pouvons-nous prioriser dans une société patriarcale ce temps nécessaire pour les femmes ? Pour qu’il y ait plus d’égalité, je pense que nous devons voir plus de femmes qui enseignent le sport. En termes d’exemplarité et d’identification, c’est aussi très important. Comment une petite fille peut vouloir être championne de karaté ou de rugby si elle ne sait même pas que ça existe ? C’est pour ça que les médias et la transmission jouent un rôle essentiel.

 

Enfin, je pense que c’est aussi au niveau politique que nous devons voir une mobilisation. Si les instances n’encouragent pas des femmes à la pratique du sport en faisant des campagnes de mobilisation, ou en diffusant des matchs avec des équipes de femmes à la télé, il n’y aura pas de changement. C’est sociétal, ce n’est pas une spécificité au sport. Le sport n’est que le reflet de la société.

 

 

Quel est le rôle de votre association Fight For Dignity et en quoi aide-t-elle les femmes victimes de violences ?

 

Fight For Dignity est une structure assez récente. L’objectif est d’amener les femmes victimes de violences à se réapproprier leur corps et à retrouver une estime de soi par une pratique sportive adaptée. A travers des séances hebdomadaires, notre objectif est de reconnecter le psychique de ces femmes à leur corps. Comment pouvons-nous permettre cette reconnexion sachant que, en conséquence de l’acte violent du viol ou de l’agression physique, les femmes ne considèrent plus leur corps, il n’existe plus ? Par une pratique adaptée : sur une heure de cours, nous faisons 20 minutes de sport, le reste consiste en des exercices de respiration, de décontraction, de la prise de conscience des parties du corps (nous travaillons par exemple beaucoup sur le périnée). En termes de pédagogie, on est extrêmement bienveillante.s de façon à les valoriser, et leur dire qu’elles sont formidables, ce qui est le cas !

 

Nous avons aussi lancé cette année un protocole de recherche / action avec l’université de Strasbourg pour que nous soyons capables de dupliquer ce que nous faisons dans les zones de conflit où le viol est utilisé comme arme de guerre.
Nous travaillons également en étroite collaboration avec le milieu médical car nous sommes dans des contextes de post-trauma. En République Démocratique du Congo (RDC) par exemple, nous travaillons avec le Docteur Mukwege et ses équipes de la Fondation Panzi. Nous travaillons dans un cadre holistique afin de proposer quelque chose au corps. C’est étrange car le mal est venu par le corps, mais rien n’est proposé au corps pour aller mieux !

 

Le but est aussi de pouvoir leur apporter une certaine reconnaissance sociale car dans la plupart de leurs cas, les femmes ont été rejetées par leurs familles. En RDC spécifiquement, c’est notre objectif 2019-2020 de pouvoir former et rémunérer trois femmes qui suivent le programme d’enseignement. C’est vraiment le point clé.

 

En France, nous travaillons avec la Maison des Femmes à Saint Denis et nous avons en moyenne dix femmes par cours, toutes les semaines. Et je sais que ça marche parce que les femmes reviennent ! Nous travaillons dans un environnement global, ce qui fait qu’elles se sentent en sécurité et entourées.

 

 

En quoi le sport peut-il contribuer à l'émancipation des femmes ?

 

Le sport est un accélérateur de conscience. C’est parce qu’on se connecte à son corps qu’on se connecte à soi-même. C’est comme ça qu’on apprend à se connaître. Parce qu’on travaille ensemble, en groupe, on fait un travail de solidarité, on découvre l’autre à travers la pratique, et c’est comme ça qu’on existe. On partage un moment où on vit la même chose et ça fait du bien. C’est un moment où on pense à soi, où on se concentre sur son être de manière bienveillante.

 

De manière plus activiste, c’est aussi une manière d’aller là où on ne nous a pas permis d’aller ! On ne nous a pas autorisées à faire du sport pendant des années ! On a le cœur qui bat, on a le sang rouge, on y va ! Mélangeons nous. Je rêverais qu’il n’y ait que des sports mixtes. Moi, par exemple, dans mes entrainements je n’ai travaillé qu’en mixité avec des hommes et des femmes et ça ne me posait aucun problème parce qu’on ne travaille pas les mêmes choses. Evidemment, je n’ai pas la même force qu’un homme. On est différents mais on travaille bien ensemble.

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