KASHINK : "Je mets un point d'honneur à essayer de questioner des codes esthétiques qui me paraissent trop formatés"

KASHINK : "Je mets un point d'honneur à essayer de questioner des codes esthétiques qui me paraissent trop formatés"

KASHINK : « Je mets un point d’honneur à essayer de questioner des codes esthétiques qui me paraissent trop formatés »

KASHINK éclabousse l’espace public. Dans les années 90, elle grandit en banlieue parisienne, parcourt les lignes de RER et découvre le graff’. Rebelle et mouvante, elle décide, elle aussi, de peindre hors-les-murs et de questionner le monde.

 

KASHINK s’inspire des traditions de portraits et de masques, de ses voyages et de la ville cosmopolite. Elle se fait sa place, en tant qu’artiste dans la rue, en tant que femme dans l’art urbain. Son dada, c’est questionner pour mieux dialoguer avec autrui. KASHINK est dans la provoc’ et elle le revendique, c’est ce qu’elle appelle le FUNTIVISME : être dans l’action, faire passer des messages tout en faisant sourire ses interlocuteurs. KASHINK ne voit pas pourquoi la place des femmes dans l’art urbain devrait être un sujet, et pourtant régulièrement elle nous pose la question à travers ses œuvres et son parcours.

 

Au milieu de la place publique, elle détourne les usages et les codes du genre. En 2011, elle réalise l’exposition Gayffiti où elle va malicieusement à l’encontre de la tradition du graf’ en détournant l’esthétisme viril dans un jeu amoureux. Suivront ses fresques monumentales « 50 Cakes of Gay » en faveur du mariage pour tous. Elle fait sortir des murs des gâteaux de mariage pour toutes les amoureuses et amoureux du monde entier. Elle s’associe ensuite à Amnesty International pour la campagne « Mon corps, mes droits » et détourne les peintures classiques représentant des femmes pour redonner place et sens à la diversité des corps.

 

KASHINK porte la moustache depuis maintenant 4 ans, le prolongement de son art urbain, performance perpétuelle dans l’espace public. Deux coups de crayon à maquillage tout les matins, pour questionner le monde *. Elle sort dans la rue et nous l’interpellons.

 

Selon vous et votre expérience en tant que femme artiste, il y-a-t il les mêmes contraintes et facilités pour une femme et un homme à pratiquer le graffiti ?

 

On pourrait penser que c’est plus difficile de pratiquer le graffiti pour des femmes, car il y a une prise de risque et un effort physique plus important, mais je ne pense pas que ce soit ça qui soit crucial. Il y a toujours eu des femmes sportives ou aventurières, et je vois de plus en plus de filles se lancer dans le street art, ce qui est plutôt encourageant.

 

Néanmoins, l’histoire de l’art compte beaucoup moins de femmes que d’hommes, c’est un fait. Très facile de citer dix hommes qui ont marqué l’histoire de la peinture par exemple, et plus difficile de citer le même nombre de femmes. Cette réalité vient d’un schéma très ancien qui nous a dicté jusqu’à présent que les femmes n’avaient pas une place acquise dans certains domaines.

 

L’art en fait partie au même titre que beaucoup d’autres, peut être parce qu’il n’y a pas d’ « utilité » à le pratiquer, et qu’on attend beaucoup des femmes qu’elle aient un rôle utilitaire dans la société, que leurs actions servent à quelque chose (faire le ménage, changer les couches). Je pense que les femmes sont peu poussées à se connaître elles mêmes, à s’épanouir en tant que personnes. (…) Le graffiti n’est pas du tout un monde à part, c’est juste encore un domaine artistique qui s’est développé à l’image des autres.

 

Personnellement, je n’ai eu que très rarement affaire au sexisme de la part d’autres artistes graffiti, au contraire. Les mecs sont plutôt curieux de voir ce qu’on peut faire, et beaucoup m’ont encouragés.

 

En général, comment sont représentées les femmes dans l'art du graffiti pour vous ?

 

Les figures de femmes représentées dans la peinture sont souvent liées à une certaine esthétique. Les peintres classiques modifiaient le corps de leur modèle pour les rendre encore plus belle, comme Ingres pour La Grande Odalisque par exemple. Dans le graffiti et le street art, les femmes sont souvent représentées en accord avec ces mêmes références.

 

Ces codes esthétiques de la représentation des femmes sont très forts, avec une pression de séduction, de beauté très formatée, sans aucun fond. Nous sommes habitués à être bombardés d’images de femmes parfaites, avec des manières très codifiées de se maquiller, de s’habiller, de se présenter au monde.

 

J’ai toujours trouvé ces codes très ennuyeux, répétitifs et source de frustration pour beaucoup d’entre nous. Quelle énergie dépensée pour rien, à se comparer, à se mesurer, ou à se sentir nulle parce qu’on ne correspond pas au « modèle », alors qu’on pourrait la garder pour se poser de vraies questions. (…) Je mets un point d’honneur à questionner et essayer de souligner l’absurdité de ces codes esthétiques qui me paraissent trop formatés. C’est mon parti pris artistique que de déconstruire ces idées, et de proposer autre chose.

 

Pensez vous que l'art du graffiti puisse contribuer à donner plus de place aux femmes dans l'espace public ?

 

Je pense qu’il est crucial d’aborder ces questions de manière profonde, et pas juste en se contentant de peindre une femme dans la rue en disant que ça donne une place aux femmes dans l’espace public. C’est un début mais ça ne suffit pas.

 

Prendre son espace, se sentir marcher dans la rue avec son territoire en mouvement, oser rire fort sans se soucier du regard des autres, s’habiller, se maquiller comme on veut. Se détacher du jugement des autres, trouver un équilibre en s’autorisant à être libérée de la peur d’être jugée sur notre apparence, c’est ça qui me paraît essentiel.

 

Le geste de peindre dans la rue est un acte qui peut être militant, et pour ma part ça fait partie d’un élan qui me porte. Je sais que ce geste seul peut déjà ouvrir des possibles, on ne sait jamais qui nous voit faire, qui on peut encourager sans le savoir. Je vois que mon parcours inspire déjà, j’ai beaucoup de retours sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie, d’autres femmes mais pas uniquement. Je me fixe aussi comme but d’ouvrir la voie sur certaines idées, comme par exemple cette remise en question des codes esthétiques, et je vois que ça parle à beaucoup de gens.

 

*Conférence "KASHINK, la forte tête du graffiti", les Mardis de l’Innovation, Université 1 Panthéon Sorbonne, Paris, 16 mai 2017

 

Propos recueillis par Amélie Videau

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