Femmes et Climat : Entretien avec Dr. Yannick Glemarec

Femmes et Climat : Entretien avec Dr. Yannick Glemarec

Femmes et Climat : Entretien avec Dr. Yannick Glemarec

A l’occasion de la rencontre “Climat : les femmes s’engagent !” qui s’est tenue le 16 octobre 2015 au Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, Dr. Yannick Glemarec, Directeur exécutif adjoint d’ONU Femmes, Bureau des politiques et des programmes, Sous-Secrétaire général des Nations Unies, est intervenu dans la table ronde "Femmes actives et engagées pour le climat". Pour lui, il n’y aura pas de révolution du climat sans révolution avec les femmes. Il revient sur l’importance du rôle des femmes dans la lutte contre le changement climatique.

 

Les femmes et les hommes sont-ils affectés différemment par les conséquences du changement climatique?

Le changement climatique pose un défi majeur pour le développement durable, avec une incidence disproportionnée sur les femmes et les filles. Des millions de femmes dans le monde sont, en première ligne, confrontées au changement climatique. L’impact des variations de température, des pluies irrégulières et du temps extrême, ont notamment un impact direct et considérable sur leurs vies.

 

Par exemple, les agricultrices sont les premières à subir les effets du changement climatique, des catastrophes naturelles et des situations d’après-conflit. Quand des sources alternatives de subsistance et de revenus doivent être trouvées, par exemple en cas de sécheresse, d’inondation ou d’autres événements climatiques extrêmes ou chroniques, le fardeau du travail supplémentaire retombe souvent sur les femmes et ajoute encore à leurs charges de travail domestique non rémunéré. Les agricultrices courent le risque d’être entraînées dans une spirale négative face au changement climatique. Les changements climatiques vont se traduire par une plus forte demande en investissements à long-terme, en instruments financiers de gestion des risques et en accès à l’information agricole et climatique. Ils vont exacerber les contraintes actuelles posées par la disparité entre les sexes d’ accès aux terres, aux services de vulgarisation agricole,  aux produits financiers appropriés, aux technologies et aux marchés. Dans seulement 37 pour cent des 161 pays analysés par l’OCDE en 2014, les femmes et les hommes peuvent posséder, utiliser et contrôler les terres en toute égalité.

 

Dans le contexte du changement climatique, la réduction de la disparité entre les sexes dans l’agriculture permettrait d’accroître le bien-être et la résilience des agricultrices et de la société au sens large.  Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (2011), si les femmes avaient le même accès que les hommes aux ressources productives, elles pourraient augmenter la production de leurs exploitations de 20 à 30 pour cent. 

 

Le même écart entre les sexes se trouve dans la gestion des risques liés aux catastrophes. Dans les 10 dernières années, 87% des catastrophes naturelles ont été liées au climat et ce nombre ne fera que croître. Les mêmes obstacles structurels qui limitent le rôle des femmes dans l'agriculture résiliente au changement climatique et l'accès universel à l'énergie propre, rendent les femmes plus vulnérables dans un contexte de catastrophe et d’après-catastrophes. Par exemple, plus de 70% des défunts lors du tsunami de 2004 en Asie étaient des femmes. De même, lorsque le cyclone Nargis a frappé le delta de l'Irrawaddy au Myanmar en 2008, le taux de décès parmi les femmes de 18 à 60 ans était le double de celui parmi les hommes dans la même tranche d’âge. Dans les régions impactées, traditionnellement, les femmes n’apprenaient ni à nager ni à grimper aux arbres.

 

Il y a donc une reconnaissance croissante de l'incidence disproportionnée que le changement climatique aura sur les femmes. D’autre part, on reconnait aussi les énormes avantages sociaux et économiques, ainsi que la résilience face aux changements climatiques que peuvent apporter l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes.

 

Les femmes ont-elles un rôle spécifique à jouer en faveur du climat?  Lequel et pourquoi?

Oui, les femmes ont un rôle spécifique à jouer en faveur du climat. Juste un exemple. Dans la plupart des pays en voie de développement les femmes sont les principales gestionnaires de l'énergie des ménages et peuvent également être de puissants catalyseurs du changement dans la transition vers l’énergie durable. En suivant les tendances actuelles, il faudra attendre 2080 pour que l’accès universel à l'électricité devienne une réalité, et le milieu du 22ème siècle pour que l'accès à l'énergie non polluante pour la cuisson devienne possible. Dans les pays à faible revenu, les systèmes énergétiques hautement centralisés contournent souvent les pauvres, en particulier dans les zones rurales et plus particulièrement les femmes. Une femme vivant dans un village au nord du Nigeria paie environ 60 à 80 fois plus qu’un résident de New York pour l'énergie qu’elle consomme.

 

Les femmes entrepreneurs ont un potentiel énorme et peuvent créer des réseaux de distribution et de service dans les zones rurales, en aidant à réduire le coût de l'acquisition de la clientèle et accroître l'accès à l'énergie durable.

 

Cependant, ce potentiel à accélérer cette transition dans le domaine de l’énergie est largement sous-utilisé. Les femmes sont sous-représentées dans le secteur de l'énergie durable. Une fois de plus, des cadres réglementaires inadéquats, un accès limité aux techniques locales et aux financements abordables sur le long terme se traduisent par des risques d'investissement plus élevés pour les femmes que pour les hommes et entravent l'autonomisation des femmes et les efforts universels d'accès aux énergies propres.

 

Réagir systématiquement aux  disparités hommes-femmes dans nos plans d’adaptation aux changements climatiques est aujourd'hui l'un des mécanismes les plus efficaces pour renforcer la résilience climatique des familles, des communautés et des pays de l’avenir. L'application d'une perspective genre au changement climatique révèle des solutions à des problèmes qui d’apparence sont insolubles.

 

Qu'attendez-vous des négociations de la COP 21? Quels résultats sur la prise en compte du genre dans l'accord final?

Aujourd'hui, le principal défi est d'intégrer systématiquement l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes dans nos réponses opérationnelles face au changement climatique à un niveau local, national et international. Ceci nécessitera un nouveau paradigme qui met les femmes au centre de tout effort d'adaptation, d'atténuation et de gestion des risques liés aux catastrophes.

 

L’accord pour le climat qui sera adopté à Paris en décembre doit être cohérent et complémentaire avec les résultats des processus intergouvernementaux les plus récents, notamment le Samoa Pathway, l’Agenda 2030 pour le développement durable et le l’Agenda d’Addis Ababa sur le financement pour le développement. Tous ces processus ont reconnu que l’égalité femmes-hommes et l’autonomisation des femmes sont essentiels pour obtenir des résultats de développement durable.

 

Concrètement, ONU Femmes et ses partenaires appellent à soutenir l’inclusion de paragraphes pour avancer l’égalité et l’autonomisation des femmes dans le contexte de l’action climatique et d’assurer la participation des femmes, y compris dans les processus de décision, dans toutes les sections de l’accord de COP 21. Par là nous entendons souligner que dans le contexte de l’accord sur le climat, il est nécessaire que les politiques, les actions et mécanismes mis en place reflètent une perspective genre afin qu’ils contribuent, d’une manière proactive et délibérée à la réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes et l’autonomisation des femmes.

 

Quelles actions mène ONU Femmes dans le domaine de la lutte contre le changement climatique?

ONU Femmes, avec nos partenaires, s’engage à défendre ces nouvelles solutions, en mettant les femmes au centre de tout effort d'adaptation, d'atténuation et de gestion des risques liés aux catastrophes. Nous pensons qu'une telle transformation de paradigme permettra de créer un cercle vertueux qui facilitera l’atteinte de multiples objectifs de développement durable ; l'amélioration de la vie et de la résilience des femmes et des hommes du monde entier, et la possibilité de faire en sorte qu’une économie respectueuse du  climat, devienne une réalité. 

 

Concrètement, que signifie intégrer une dimension genre dans les solutions pour lutter contre le changement climatique ? Cela veut dire, par exemple, lorsque l’on développe des stratégies pour l’énergie renouvelable, s’assurer que les femmes participent à la formulation et le suivi des politiques, et que ces stratégies prennent en compte la façon dont les femmes ont accès et utilisent à l’énergie chez elles. Cela signifie que les évaluations de risques, de vulnérabilités, et les plans de réponses d’urgence prennent en considération les vies et capacités des femmes. Et, cela signifie que les femmes participent pleinement à la table des négociations et aux décisions au niveau, international, national et local, lorsque des stratégies et plans d’action sont développés.

 

Allant au-delà, nous devons aussi examiner et soutenir des actions qui vont dans le sens d’une plus grande égalité entre les femmes et les hommes et plus grande indépendance des femmes. Répondre au défi du changement climatique offre la possibilité d’ouvrir d’autres voies vers l’égalité et l’autonomisation. Cela implique de s’attaquer aux causes structurelles de l’inégalité, comme les stéréotypes et les normes sociales qui perpétuent et reproduisent inégalité et discrimination. Il y de nombreux exemples, notamment abolir les restrictions liées à la mobilité des femmes, fournir un accès à la santé et aux droits sexuels et reproductifs, assurer un accès à l’éducation et aux opportunités d’emploi, ainsi qu’à l’accès aux ressources économiques, comme l’accès à la terre et aux services financiers.

 

Pour en savoir plus

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