Entretien avec Alban Jacquemart: Les hommes et le féminisme

Entretien avec Alban Jacquemart: Les hommes et le féminisme

Entretien avec Alban Jacquemart: Les hommes et le féminisme


Dans le cadre de la campagne HeforShe, le Comité ONU Femmes France a interviewé Alban Jacquemart, docteur en sociologie à l'EHESS et chercheur au Centre d'Etudes et de l'Emploi, dont la thèse portait sur « Les hommes dans les mouvements féministes français (1870-2010). Sociologie d'un engagement improbable ». Le Comité ONU Femmes France a voulu s'entretenir avec lui afin de connaitre les conclusions de sa thèse, ainsi que de façon plus large son opinion concernant la place des hommes dans l'égalité.

 

Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser à l'engagement des hommes dans les combats féministes ?

J'ai commencé à travailler sur le genre pendant mes études de sociologie, mes premiers mémoires portant sur genre et politique. Au cours de mon année de master 2 à l'EHESS, j'ai découvert la richesse de l'histoire des mouvements féministes, et j'ai été intrigué par la présence d'hommes à l'intérieur de ces mouvements. Et comme ils étaient peu étudiés, j'ai décidé de consacrer ma thèse à cette question, en m'intéressant à une large période historique.

 

Pourquoi avoir choisi que des militants comme objet d'analyse ?

En raison justement de la longue période étudiée (depuis la fin du 19e siècle), il était important de construire un objet de recherche qui ne soit pas trop vaste. Mais surtout, il fallait que les engagements soient comparables : or sans dénier que les engagements féministes puissent prendre des formes variées, devenir militant d'une association féministe ne relève pas du tout des mêmes processus sociaux que, par exemple, défendre à l'Assemblée nationale un projet de loi en faveur de l'égalité des sexes.

 

Quelle terminologie choisir entre « hommes engagés », « hommes féministes », « hommes pro-féministes » ? Pourquoi avez-vous choisi le terme de "militants féministes ?

Le terme « féminisme » est difficile à définir sociologiquement puisqu'il prend des sens très variés en fonction des époques et des collectifs militants. Pour les hommes, l'étiquette féministe peut être utilisée, mais à certaines époques et dans certains groupes, d'autres expressions ont été créées : pro-féministe, égalitaire, anti-patriarcal, etc.

 

Pour ma part, j'ai parlé de « militants féministes », puisqu'il me semblait le plus englobant, renvoyant au fait de militer dans un groupe actif dans les mobilisations féministes.

 

Pourquoi les hommes doivent s'engager pour l'égalité ?

Chercher à faire venir les hommes au féminisme à n'importe quel prix est une stratégie piégeuse. Les recherches sociologiques montrent que les inégalités de sexe ne s'arrêtent pas aux portes des associations féministes. Les rapports sociaux de sexe et les inégalités qui en découlent y existent aussi. Or poser que « les hommes doivent s'engager », c'est être aveugle à cette dimension des expériences militantes féministes et empêcher la possibilité de contestation des inégalités.

 

Dans les années 1990, la mixité était devenue un enjeu pour une partie des mouvements féministes et les militantes pensaient pouvoir gérer le contexte mixte. Mais des expériences comme Mix-Cité ou plus récemment Osez le féminisme ont montré qu'il ne suffisait pas de proclamer une mixité égalitaire pour que l'égalité se réalise.  Plus largement, des travaux, comme ceux de Judith Taylor, ont souligné que la présence des hommes dans les associations mixtes imposait aux militantes du temps et de l'énergie pour veiller à la non-reproduction des inégalités femmes-hommes au sein des collectifs. Il appartient donc aux associations féministes, et plus largement à toutes celles qui portent des initiatives en faveur de l'égalité des sexes, de savoir si elles disposent de ce temps et de cette énergie.

 

Pourquoi les hommes s'engagent en faveur l'égalité ?

Dans le cas des collectifs féministes que j'ai étudiés, l'engagement découle d'un processus complexe qui prend des formes variées selon les hommes. On peut cependant souligner trois dimensions essentielles :

  1. Le contexte militant : selon les périodes, les configurations militantes ont offert aux hommes des conditions de militantisme plus ou moins attractives.
  2. La sensibilisation aux questions féministes à travers des expériences personnelles, notamment dans la famille.
  3. Les hommes s'engagent souvent parce qu'ils ont eu une expérience politique et/ou militante préalable. C'est la plupart du temps à travers cette première expérience qu'ils se rapprochent des groupes féministes.

Quels sont pour vous les domaines/secteurs/politiques où l'engagement des hommes pour l'égalité serait le bienvenu ?

On constate depuis la fin des années 2010 que la question de la participation des hommes en faveur de l'égalité des sexes porte de plus en plus sur le domaine professionnel.

 

Les discours insistent en particulier sur le plus grand investissement des hommes, nécessaire dans leur vie familiale. On ne peut que souscrire à cette idée, l'objectif d'égalité professionnelle imposant de repenser le modèle hétérosexuel conjugal. Une telle stratégie s'expose cependant aux mêmes pièges que pour les mouvements féministes, et les acteurs et actrices de l'égalité professionnelle doivent se prémunir des formes de reproduction des inégalités entre femmes et hommes.

 

Et concernant les violences faites aux femmes ?

Dans les années 1990, la campagne canadienne du « Ruban Blanc » a été lancée pour rassembler des hommes contre les violences faites aux femmes. Si le mouvement s'est répandu dans une soixantaine de pays, il n'a pas eu de relai en France. C'est symptomatique de la construction de la cause de la lutte contre les violences faites aux femmes en France, depuis les années 1970, où les hommes ont été largement absents.

 

Que pensez-vous des mouvements masculinistes ? Quels sont les meilleurs moyens d'action pour limiter leur influence, notamment ici en France ?

Les mouvements masculinistes sont pour l'instant moins actifs en France que dans d'autres pays, comme aux Etats-Unis ou au Canada. Néanmoins, des réseaux existent, et on a vu qu'ils sont capables d'attirer l'attention des médias et des pouvoirs publics avec des actions spectaculaires (telles que les pères perchés sur les grues). Il faut donc toute la vigilance des féministes pour que les idées réactionnaires qu'ils portent soient combattues.

 

Comme vous le soulignez dans l'expérience des regroupements anti-patriarcaux, "la prise en compte systématique des rapports de pouvoir aboutit soit à une culpabilité qui empêche toute action, soit à un sentiment d'échec indépassable" (Jacquemart, 2013 page 60). Est-ce que vous croyez que le risque d'un désengagement ou de ralentissement de militantisme de la part des hommes soit l'évolution naturelle des hommes militants féministes ?

Les hommes sortent beaucoup plus vite que les femmes des mouvements féministes, mais pas nécessairement pour cette raison. Comme ils sont très souvent multi-militants, le féminisme est fréquemment une étape dans leur parcours militant, tandis que pour des femmes, le féminisme sera plus souvent le cœur de leur militantisme.

Néanmoins, lorsqu'ils ne sont plus militants dans les mouvements féministes, ils n'abandonnent pas pour autant leurs idées et ils gardent souvent un contact avec le féminisme.

 

Que pensez-vous des six principes féministes énoncés par Schacht and Ewing dans "Feminism with men. Bridging the gender gap" (à savoir : abandonner leur privilèges, être prêts à appliquer les principes féministes à leurs vies, affirmer que la fin de l'oppression des femmes est une priorité, s'impliquer dans la promotion de l'égalité, apprendre les formes de communication non hiérarchiques, démontrer du respect envers les femmes) ? Pensez vous qu'il y en ait un qui soit plus important que l'autre ? Adhérez-vous à tous ces principes ?

Toutes les définitions du féminisme ne partagent pas nécessairement ces principes, et chaque mouvement féministe donne à ces principes un contenu différent. Il appartient plutôt à chacun de trouver la façon de se définir féministe, et surtout à chaque groupe féministe qui a choisi la mixité de définir les conditions qu'il pose à la présence des hommes.

onufemmes

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