Edith Maruéjouls : "Ce qui se joue dans l'espace public c'est l'inégale liberté sous couvert que la place légitime des femmes se trouve à la maison"

Edith Maruéjouls : "Ce qui se joue dans l'espace public c'est l'inégale liberté sous couvert que la place légitime des femmes se trouve à la maison"

Edith Maruéjouls : « Ce qui se joue dans l’espace public c’est l’inégale liberté sous couvert que la place légitime des femmes se trouve à la maison »

© Edith Maruéjouls

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Edith Maruéjouls, féministe et géographe du genre, a créé le bureau d’études L’ARObE (Atelier recherche observatoire égalité) et travaille notamment sur l'égalité dans la cour d’école, les loisirs des jeunes et l’espace public. 

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En quoi la ville est un lieu propice aux violences envers les femmes ? Un lieu d’inégalités ?

Le domicile demeure le lieu où les femmes subissent le plus de violences (conjugales, sexuelles, meurtres, inceste etc.). Le harcèlement au travail, le harcèlement scolaire, sur les réseaux sociaux sont autant d'agressions également très présentes dans la vie des femmes. Ce qui se joue dans l'espace public c'est l'inégale liberté sous couvert que la place légitime des femmes se trouve à la maison. Les femmes ont à faire face à une charge mentale supplémentaire à l'extérieur : la tenue vestimentaire, la tenue sociale, l'anticipation, les évitements, les jugements, l'évaluation. Autant d'injonctions avec lesquelles elles doivent combiner pour sortir, aller travailler, se balader... L'inégalité la plus criante avec les hommes se joue dans l'impossible insouciance. Paradoxalement, la ville a aussi été l'espace d'émancipation des femmes en accédant à l'anonymat, à la culture, à la mobilité.

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Est-ce un caractère commun à toutes les villes ?

Oui bien sûr. C'est un phénomène sociétal, systémique et structurel. Les violences interrogent la relation femmes-hommes s'inscrivant dans la norme de genre. Le groupe social des femmes est à inégale valeur avec celui des hommes. Les stéréotypes visibles dans l'espace public, notamment la mise en scène publicitaire des corps des femmes, peuvent fausser la rencontre. Les postures sociétales conforment à des attendus : "qu'est-ce qu'être un homme, qu'est-ce qu'être une femme?" ont longtemps légitimé des agressions, du harcèlement et des violences peu visibles jusqu'alors et de moins en moins tolérables aujourd'hui. Quelque soit la ville, quelque soit le quartier, quelque soit le bar, les femmes et les hommes n'occupent pas les mêmes places symboliques et ne sont pas soumis aux mêmes violences.

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Quand commence cette inégalité entre les femmes et les hommes dans l’espace public ? En quoi est-elle révélatrice des rapports femmes-hommes en général ?

Les stéréotypes et le sexisme (c'est à dire la hiérarchie opérée entre le groupe social des femmes et celui des hommes, l'inégale valeur) sont présents très tôt dans la vie des êtres humains. Il y a un besoin de distinction dès la naissance (entre le bébé fille et le bébé garçon, une distinction par le vêtement, les couleurs) et inégale valeur dès la cour de récréation ("être traité de fille" pour les garçons). L'inégalité recommence donc de manière incessante et la norme de genre performe au quotidien et s'oppose même aux valeurs que nous portons (solidarité, bienveillance, empathie etc.). Nous y consentons, plus ou moins consciemment, de manière collective.

Les Jouets de fille, renforcent leur "rôle" de ménagère, de mère, d'intérieur. Les jouets de garçons, offrent la conquête du dehors et de l'espace. Les sports de fille moins nombreux, moins financés, moins médiatisés; les métiers de femmes sont moins rémunérés, à temps partiels, moins protégés, plus précaires; la charge domestique et familiale est également toujours plus importante pour les femmes etc.
Le cœur même de la relation est le partage et l'égale valeur. C'est notre possibilité à nous mélanger qui interroge, finalement les lieux où nous travaillons ensemble, où nous mangeons ensemble, où nous discutons ensemble, où nous pratiquons une activité ensemble sont l'exception. Etre à égalité implique le miroir, je suis à égalité dans la relation avec l'autre (on n'est pas égal à soi-même), plus la rencontre sera possible dans le respect du consentement et de l'intégrité de l'autre, plus les relations entre les femmes et hommes seront moins violentes.

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Les femmes ont-elles des moyens accessibles pour se réapproprier leurs villes ?

Les femmes et les hommes doivent participer ensemble à cette réappropriation. Bien souvent derrière les violences faites aux femmes, se cachent des processus de violence faites aux hommes (homophobie, agressions physiques et insultes), faites aux personnes subissant des discriminations (grossophobie, issues de l'immigration, en fonction de leur appartenance religieuse etc.) faites aux personnes âgées, aux enfants. C'est donc un mouvement collectif d'appropriation qui doit être engagé. L'espace public est un espace de parole publique, de citoyenneté, de vivre ensemble au sens propre. Partager n'est pas avoir chacun.e un gâteau mais bien le même gâteau et en faire des parts. Faire des parts implique de négocier et de renoncer. Il ne s'agit donc pas de morceler les espaces avec des jeux pour les uns, des bancs pour les autres etc., mais de créer des lieux de mélange et de mixité sans prescrire des usages qui prescrivent un public.
Le droit d'être dehors est un droit fondamental qui ne peut être conditionné à la tenue vestimentaire, au sexe, à des critères physiques ou de légitimité. Une fois encore c'est le droit à l'égale liberté, objectif, à mon sens, d'une démocratie et d'une république pleine et entière. Comme l'écrivait Geneviève Fraisse : "N'est-il pas venu le temps du non consentement collectif à la norme de genre?"
N'est-il pas venu le temps du non consentement collectif aux violences faites aux femmes?

 

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