Beijing+20 : Femmes et médias

Beijing+20 : Femmes et médias

Beijing+20 : Femmes et médias

Lors de la conférence de Beijing de 1995, les 189 États membres des Nations Unies reconnaissaient le rôle crucial des médias dans la lutte contre les stéréotypes sexistes et s'engageaient à une représentation plus égalitaire des hommes et des femmes. Avec le thème « Femmes et médias », l'un des douze du Programme d'action de Beijing retenus par ONU Femmes, le mois de mai fut l'occasion de rappeler que de nombreux progrès restent à accomplir dans ce domaine car les inégalités persistent.

 

Une étude mondiale de 2010 réalisée dans plus de 100 pays a montré que 46% des actualités tous médias confondus (radio, presse écrite, télévision) véhiculent des propos sexistes quand seuls 6% des articles promeuvent l'égalité des sexes. Même constat concernant les positions stratégiques au sein des organes de presse occupées quasi exclusivement par des hommes (73%). Dans les médias, l'industrie du cinéma fait elle aussi figure de mauvais élève. En France, la 68ième édition du Festival de Cannes l'a confirmé. Lorsque Lambert Wilson a lancé lors de son discours inaugural « Quand vous pensez au Festival : c'est une femme, Cannes est une femme », cela semblait irréel tant l'inégalité entre les hommes et  les femmes dans ce secteur est flagrante. Alors que pour la première fois c'est le film d'une réalisatrice - Emmanuelle Bercot - qui ouvrait le Festival et qu'une grande actrice - Ingrid Bergman - était à l'honneur, seules 10,5% de femmes réalisatrices étaient en compétition en 2015 et sur les 15 dernières années, le pourcentage moyen de femmes en compétition était d'environ 8,7%. Soit 28 femmes sur 323 cinéastes qui ont prétendu à la Palme d'Or. Rappelons également que seule Jane Campion a gagné la Palme d'Or en 1993 pour La Leçon de Piano. Cela avait d'ailleurs déjà été dénoncé par un collectif de femmes en 2012 dans une tribune publiée dans le Monde et cette année, ONU Femmes, a amené le débat sur ce sujet au coeur du Festival cannois. Le message du mouvement planétaire HeforShe fut au centre d'un débat organisé par le magazine Variety, en présence d'actrices comme Salma Hayek et rappelait que pour le bien de l'humanité, l'égalité réelle femmes hommes devait désormais être atteinte dans tous les secteurs et pays.  Alors que faire pour que les choses changent ?

 

La France se dote d'un nouvel instrument pour respecter cette égalité hommes femmes dans les médias

Aux Etats-Unis, ces questions de parité évoluent dans le bon sens. Souvenez-vous de la dernière conférence de presse de Barack Obama en décembre 2014. Ce dernier avait répondu exclusivement aux questions de 8 femmes reporters présentes, palliant ainsi au déséquilibre constaté lors des précédentes conférences. Effectivement, les correspondants à la Maison Blanche sont majoritairement masculins. Sur les réseaux sociaux, c'est le hashtag #AskHerMore lancé en mars 2014 qui exhortait les journalistes lors de la cérémonie des Oscars à interroger les femmes sur leur carrière, leurs talent plutôt que sur leur apparence. Autre exemple avec Matt Winkler, rédacteur en chef de Bloomberg News, et sa politique éditoriale volontariste qui donne la parole aux femmes dans chaque histoire produite par son média. Il a parallèlement nommé plus de femmes responsables d'équipes (doublé en 4 ans), avec des heures de travail flexibles et des systèmes de parrainage qui les aident à progresser. Avec ce projet novateur, intitulé « L'initiative des femmes », il souhaitait ainsi répondre à un double impératif, économique et commercial, qu'il estime aujourd'hui avoir atteint « J'étais persuadé d'une seule chose : nous serions un meilleur organe de presse si nous mettions en place ces actions ».

 

En France, nous allons désormais plus loin dans ces avancées puisque, suite à la délibération du 4 février dernier et en vertu de la loi du 4 août 2014 de Najat Vallaud-Belkacem sur l'égalité réelle femmes - hommes, le CSA dispose de nouvelles compétences en matière de droits des femmes. Il doit veiller à leur image et à une juste représentation des femmes et des hommes dans les programmes. Aujourd'hui, ces dernières ne représentent encore qu'un tiers des personnes qui apparaissent à la télévision (36% en prenant en compte les animateurs, les invités, les journalistes, les témoins et les personnages de fiction). Sylvie Pierre-Brossolette, membre du CSA et présidente du groupe de travail « Droit des femmes », se réjouit de cette formidable avancée : « C'est la première fois dans le monde que l'on grave dans le marbre une loi qui donne à un organe régulateur autant de pouvoir pour défendre l'image des femmes. La délibération du CSA qui en découle, entrée en vigueur le 1er mars dernier, est née de la concertation de mon groupe de travail « Droit des Femmes »  avec les grands organes de presse TV et radio français. Nous avons initié 18 réunions échelonnées sur 3 mois afin d'aboutir à cet accord qui est une singularité française ». Désormais, le CSA doit donc veiller à :

 

  • Une juste représentation des femmes et des hommes dans leurs programmes ;
  • Contribuer à la lutte contre les préjugés sexistes et les violences faites aux femmes en diffusant des programmes relatifs à ces sujets ;
  • Fournir au CSA des indicateurs qualitatifs et quantitatifs sur la juste représentation des femmes et des hommes dans leurs programmes.

« Cette délibération va dans le sens de la politique volontariste que mène notre groupe sous l'impulsion de Marie-Christine Saragosse, précise Geneviève Goëtzinger, Directrice des Relations institutionnelles de France Médias Monde. Le COMEX est d'ailleurs strictement paritaire. Pour répondre au CSA, nous avons mis en place des outils dédiés qui visent à la fois à comptabiliser la place des femmes à l'antenne et à mesurer notre progression. C'est plus facile dans certains domaines que dans d'autres. RFI possède par exemple une très belle émission dédiée au foot et nous sommes fiers qu'elle soit présentée par une femme, mais il est moins simple pour elle que pour d'autres d'inviter des expertes. Ce milieu reste très masculin ». D'autres engagements, cette fois-ci optionnels, seront proposés sur la base du volontariat par les éditeurs. Cela pourra prendre la forme de formations à la prise de parole dans les médias pour les femmes étant identifiées en tant qu'expertes ou encore la diffusion d'œuvres réalisées par des femmes. En tous cas, l'ensemble de ces informations devront être transmises dans un rapport rendu public chaque année avant le 31 janvier, l'année 2015 servant de référence.

 

Un nouvel annuaire gratuit pour une meilleure représentation des expertes

Les mauvais élèves, qui pouvaient déjà être sanctionnés par la loi, pourront l'être en cas de non progrès des indicateurs qualitatifs et quantitatifs qu'ils fourniront chaque année. Cécile Durand-Girard, Directrice des relations institutionnelles et Affaires réglementaires chez Lagardère Active, nous le confirme « Le CSA aura plus de pouvoir et cela va dans le bon sens car nous avons pleinement conscience de la responsabilité sociétale que nous portons en tant que médias. Notre PDG, Denis Olivennes, a toujours été engagé sur le sujet de l'égalité femmes hommes et se réjouit de cet outil exigeant qui permettra  de nouveaux réflexes au sein des rédactions. Nous étions déjà très vigilants sur les contenus sur des chaînes comme Gulli afin de ne pas véhiculer de stéréotypes qui enfermeraient les enfants dans des rôles habituellement assignés aux hommes ou aux femmes. Dans un autre type de contenu comme sur Europe 1, les équipes veillent aussi à une juste représentation des femmes en se référant à un annuaire d'expertes initié par le magazine Elle il y a quelques années ». Car effectivement, la représentation des expertes est au cœur d'une plus juste représentation médiatique. Encore trop rarement invitées dans les débats d'opinion, elles sont moins de 20% en TV, 17% en radio et à peine 15% en presse écrite. Dans la lignée de l'annuaire de Vox Femina, France Télévisions, Radio France et le groupe Egalis ont donc lancé ce lundi 8 juin 2015 le premier guide des expertes en ligne, totalement gratuit, avec pour objectif de recenser ces femmes travaillant dans tous les domaines et qui peuvent intervenir dans les médias ou lors de conférences, de colloques. Véritable extension numérique du « Guide des expertes » qui paraît chaque année aux éditions Anne Carrière/Epoke, il compte déjà plus de 1000 femmes inscrites sur 200 thématiques.

 

Avec ces deux nouveaux outils, l'annuaire et la nouvelle délibération, l'instance médiatique française se dote donc d'instruments puissants et novateurs qui  devraient l'aider à rattraper son retard et contribuer, enfin,  à une plus juste représentation des femmes et de leur parole dans le débat d'opinion publique, condition nécessaire pour une démocratie pleinement vivante.

 

Virginie Féry Larreur
Vice présidente Communication du Comité ONU Femmes France

onufemmes

Related Articles

Close